Y comme Yvonne

Pas facile les dernières lettres de ce challenge. Le choix manque et je suis contrainte de prendre une cousine née et décédée au XXème siècle. Je vais essayer de ne pas trop en dévoiler mais de vous intéresser quand même.

Yvonne est née en 1909 à Cruas, petite ville d’Ardèche, de Célestin Évariste et Marie Sophie Mélanie. Ses parents ne sont mariés que depuis quatre ans, ce sont donc de jeunes mariés quand Yvonne vient au monde. Jeunes mariés, oui. Mais ce n’est pas leur premier mariage, ni pour Célestin, ni pour Marie. Ils sont tous les deux de jeunes veufs de 44 et 34 ans quand ils se marient. En ne prenant en compte que les « survivants », Yvonne a une sœur germaine, un frère et deux sœurs utérins (par sa mère) et un frère consanguin (par son père). Une belle famille recomposée ! On le constate avec le recensement de 1911 à Cruas : Yvonne, 2 ans, vit bien évidemment avec ses parents, mais aussi ses deux sœurs utérines, Marie, 13 ans, et Célie, 12 ans. Ses deux demi-frères sont déjà partis du nid familial : Albert, l’ainé, est certainement déjà maçon au Pouzin, il deviendra maire de Cruas après avoir été plusieurs fois blessé pendant la première guerre mondiale ; Auguste, lui, était certainement employé de commerce au Pouzin également, il deviendra gendarme après avoir aussi servi pendant la première guerre mondiale pour laquelle il obtiendra la légion d’honneur. Par contre, en 1921, il n’y a qu’Yvonne et sa jeune sœur Marguerite, née en 1916. Et c’est comme ça jusqu’en 1936 au moins (après, les recensements ne sont plus consultables sur le net), sauf en 1926 où ses parents accueillent une nièce d’Yvonne, la petite Laurette, 3 ans.

Autres choses intéressantes dans cette famille : leurs métiers. Ou plutôt les entreprises pour lesquelles Yvonne et son père travaillent. Célestin, le père, est ouvrier de chaux pour la société Lafarge. Ce nom vous dit quelque chose ? Peut-être connaissez-vous une cimenterie Lafarge près de chez vous. L’histoire de cette société commence, d’après leur site internet, en 1833, quand Léon Pavin de Lafarge reprend l’exploitation familiale de la carrière de pierre calcaire du Teil, en Ardèche. Puis il s’associe avec son frère et en 1864 ils fournissent 110 000 tonnes de chaux pour la construction du canal de Suez. La société existe toujours mais elle a fusionné avec Holcim en 2015. Le Teil est situé tout près de Cruas, Célestin travaillait certainement là-bas, à extraire de la pierre calcaire ou alors s’occupait-il d’un four à chaux. Au recensement de 1936 il est dit retraité.

Yvonne, elle, est fileuse chez Jules Simon. L’entreprise de Jules Simon est encore une entreprise familiale : Mr Simon a repris en 1898 la filature de son beau-père, Mr Laurent, fondée vingt-deux ans plus tôt à Meysse. Jules Simon en ouvre une deuxième à Cruas, c’est certainement là que travaillait Yvonne. Trouver ce genre d’entreprise (des filatures) n’est pas rare en Ardèche. Le département a longtemps été un des premiers producteurs de soie avec le Gard. Beaucoup de familles avaient chez eux une petite exploitation de mûriers pour élever des vers à soie. En 1924, l’Ardèche produit le quart de la production nationale de cocons (1 083 413 kg pour 4 180 000kg). Le travail des fileuses, comme Yvonne et sa sœur Marguerite, consistait à former un fil à partir des cocons de soie et à le faire passer dans la filière. Mais le fil ainsi constitué était sale et irrégulier, il fallait donc le purger après coup. C’était long, coûteux et pas toujours efficace. Jules Simon eut donc l’idée de purger avant que le fil ne soit formé : il inventa autour de 1925 le « purgeoir Simon », appareil placé entre le cocon et la filière. Yvonne a donc dû travailler sur ce genre de machine.

Elle déménage au Péage-de-Roussillon, dans l’Isère, certainement pour suivre sa sœur Marguerite qui s’est installée là-bas avec son mari. D’ailleurs, leur mère décède au Péage-de-Roussillon en 1947. Yvonne, elle, travaille dans un magasin Phildar. Elle décède en 1989, célibataire, et est enterrée avec ses parents, à Cruas.

Y Comme Yvonne
La tombe où Yvonne est enterrée avec ses parents, à Cruas (photo personnelle).

Cet article a 2 commentaires

  1. Dominique C

    je lis un livre sur le patrimoine industriel et je crois que ce sont toutes ces “petites” entreprises familiales nées au 18e siècle qui ont donné naissance à l’ère industrielle. Nos ancêtres ont bien travaillé !

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